Urbanité, réseaux, informatisation

Des villes automatiques aux villes intelligentes

L’urbanisation est un phénomène planétaire qui constitue l’une des caractéristiques les plus visibles de l’Anthropocène à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Face à cet état de fait, une nouvelle prise en compte de la question de l’urbanité s’impose, alors même que les technologies numériques transforment en profondeur les manières de construire, de gérer et d’habiter les villes, au point parfois de les déposséder de leur urbanité.

Carte Pittoresque des Environs de Paris, Vuillemin & Bénard, 1873.

L’urbanité désigne avant tout une intelligence sociale, qui permet aux citoyens de vivre et de se projeter ensemble dans un territoire partagé, dépositaire d’une mémoire collective qui doit pouvoir être appropriée et transformée. Or, les modèles technocratiques des « smart cities » qui tendent à se développer conduisent le plus souvent à des projets de villes automatisées, qui demeurent indéchiffrables pour les citoyens, ainsi dépossédés de leur « droit à la ville » (Lefebvre) et de leur capacité à transformer leurs environnements quotidiens.

De plus, les infrastructures urbaines connectées fonctionnent souvent sur la base de la collecte des données et de l’optimisation des comportements, faisant craindre l’avènement de « sociétés de contrôle » (Deleuze) soumises à une « gouvernementalité algorithmique » (Rouvroy et Berns) indépendante des décisions des habitants. Pourtant, les technologies urbaines numériques contiennent aussi des potentialités contributives inédites, à condition d’être pratiquées et comprises par les citoyens, et d’être mises au service de projets collectifs.

L’ « informatisation des villes » (Dupuy) est-elle nécessairement synonyme d’automatisation et de standardisation ou bien ouvre-t-elle aussi à de nouvelles formes de contributions citoyennes ? Comment remettre les habitants au coeur des processus de conception, de construction, de gestion et de décision qui sont aux principes des évolutions de leurs habitats et de leurs milieux urbains ? Peut-on concevoir des dispositifs technologiques adaptés aux spécificités locales des territoires et aux besoins singuliers des populations ? Une intelligence collective des nouvelles technologies urbaines est-elle possible, à l’époque des « villes intelligentes » et du « solutionnisme technologique » (Morozov) ?

En savoir plus…

Ressources

J.-P. Vernant, « Espace et organisation politique en Grèce ancienne », Annales. Economies, sociétés, civilisations. 20ᵉ année, N. 3, 1965.
G. Deleuze, “Post-scriptum sur les sociétés de contrôle”, 1990.
G. Dupuy, « De l’informatique municipale à la ville intelligente : tendances de l’informatisation urbaine», Annuaire des collectivités locales, 1993.
A. Rouvroy et T. Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », Réseaux, n°177, 2013.
F. Pasquale, “From territorial to functional sovereignty. The case of Amazon”, Law and political economy, 2017.
E. Morozov, «Google à la conquête des villes », Silicon Circus, Le Monde Diplomatique, 2017.
O. Halpern, B. Goeghegan, R. Mitchell, « The smartness mandate. Notes towards a critique. », Grey Room, n°68, 2017.
B. Stiegler, « L’intelligence des villes et la nouvelle révolution urbaine », colloque des Entretiens du Nouveau Monde Industriel, Institut de Recherche et d’Innovation, 2018.
B. Stiegler, « Exorganologie », Séminaire Pharmakon, 2018 (séminaire sur la question de l’urbanité).
S. Baranzoni, N. Fitzpatrick, P. Vignola, “From the data city to the living archipelago”, Ethics & Politics, XXII, 2020.
B. Umbrecht, “Pour une nouvelle urbanité”, Le SauteRhin, 2020.
A. Alombert, M. Kzrykawski, P. Vignola, S. Baranzoni, J. Desvignes, T. Wooding, « La nouvelle révolution urbaine et les localités », séminaire Bifurquer, 2021.
A. Alombert et E. Cristia, « L’espace urbain à l’épreuve de la révolution numérique : nouvelles technologies urbaines et intelligence collective », Technologie et Innovation, 2021.