Territoires, localités, internation

De la gobalisation à la remondialisation

Dès les années 1990, Jacques Derrida et Félix Guattari avaient souligné les effets déterritorialisants, délocalisants ou disloquants du processus d’accélération télé-technologique. Les nouvelles technologies d’information et de communication qui se développent à un rythme effréné et à une échelle planétaire ne peuvent relier les habitants de la biosphère qu’en transgressant les frontières territoriales et les limites entre espaces publics et espaces privés : les localités politiques et domestiques se voient ainsi bouleversées, d’autant plus à l’époque des smartphones et des réseaux sociaux, qui articulent l’échelle des subjectivités psychiques les plus intimes à celle des entreprises numériques les plus globalisées.

Blue Marble Western Hemisphere, 2007. Crédits : NASA/Goddard Space Flight Center/Reto Stöckli.

Selon Bernard Stiegler, cette époque correspond à celle du « capitalisme computationnel », exercé par des plateformes extraterritoriales à travers l’économie des données, qui tend à détruire les rythmes, les savoirs et les modes de vies locaux, engendrant ainsi un sentiment de « désorientation généralisée ». En réponse à ce sentiment, des revendications de singularité ne cessent de s’exprimer. Si elles se réfugient souvent dans des « refermetures réactionnaires » (Guattari) ou dans des « retours vers le chez-soi » (Derrida), elles témoignent néanmoins d’un besoin de localité qui ne peut pas être négligé.

La localité ne se limite pas seulement au milieu géographique, elle suppose aussi que des savoirs (faire, vivre, penser) circulent entre les habitants : ce sont ces savoirs, toujours collectifs et singuliers, qui font la richesse des territoires et des sociétés. De la biosphère comme localité dans le système solaire jusqu’aux localités spécifiques qui ont lieu sur des territoires urbains, ruraux, ou insulaires, en passant par les localités numériquement réticulées, ce sont ces multiples localités qui font de la planète un monde “méta-local” et diversifié, et non un espace homogène et globalisé.

A l’époque de la dislocation et de l’uniformisation télé-technologique (qu’on appelle la « globalisation »), l’enjeu consiste à permettre aux territoires et aux populationss de « localiser » le processus d’accélération, pour mettre les télé-technologies numériques au service des besoins singuliers des habitants, en s’appuyant sur les différents savoirs locaux. L’internation constituerait alors la réticulation de ces diverses localités (nations, régions, métropoles, territoires, institutions) unies dans le projet d’expérimenter une nouvelle économie numérique, valorisant la technodiversité (Hui) et la noodiversité (Moore), pour « remondialiser » une planète dont la survie semble aujourd’hui menacée.

En savoir plus…

Ressources

M. Mauss, La nation, 1920.
F. Callegaro, “Le sens de la nation. Marcel Mauss et le projet inachevé des Modernes”, Revue du MAUSS, 2014.
A. Supiot (dir.), “Mondialisation ou globalisation ? Les leçons de Simone Weil”, Colloque au Collège de France, 2017.
A. Supiot (dir.), “Le travail au XXIème siècle. Droit, techniques, écoumènes”, Colloque au Collège de France, 2019.
B. Stiegler, “Exorganologie II : remondialisation et internation”, Séminaire Pharmakon 2019.
B. Stiegler (dir.), “International, internations, nations, transitions”, Colloque ENMI 2019, IRI Centre Pompidou, 2019.
B. Stiegler, “Internation et internationalisme. Selon Mauss et contre l’anthropie”, Lignes n°61, 2020.
Y. Hui, “Produire des technologies alternatives”, Ballast, 2020.
Y. Hui, “Cent ans de crise”, Lundi Matin, 2020.
Y. Hui, “Technodiversity”, Los Angeles Review of book, 2020.
A. Alombert et M. Krzykawski, “L’internation : réticulation des localités face à la démondialisation”, “Vocabulaire de l’Internation”,  Appareil, 2021.
R. Bishop and D. Ross, “Technics, time and the internation”, Theory, culture and society, 2021.